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Février 2010. Après la publication des vidéos tournées à FrHack 2009, Bruno m’a invité à sa soirée Tech Night, profitant d’un événement Microsoft pour regrouper des experts en sécurité de tous horizons (parmi lesquels sans doute un certain nombre de hackers). Là, je retrouve Philippe Langlois du tmp/lab avec qui j’avais brièvement discuté à Besançon, accompagné de Seb et bientôt Jonathan, que je ne connaissais pas encore. En fin de soirée, Philippe distribue à l’assemblée un flyer présentant la conférence organisée par l’équipe du tmp/lab, Hackito Ergo Sum, qui aura lieu deux mois plus tard.

Une semaine avant le départ du HES 2010, je reprends contact par mail avec Philippe :

Salut Philippe,

j’ai vu que hackito ergo sum est confirmé, c’est chouette !

Je prévois de passer avec ma caméra pour des interviews de qui voudra.

Si vous voulez me demander de filmer quelques trucs précis pour vous,
je vous le fais volontiers n’hésitez pas, mais vous avez peut-être
déjà du monde ?

Pas de réponse. Le jour J, j’y vais au culot. A Saint-Ouen, non loin des puces, dans l’espace Mains d’Oeuvres. Une longue file de personnes venues assister à l’événement, payant (et pas donné, excepté pour les étudiants). J’entre, trouve Philippe et négocie l’entrée à ces 2 journées en échange d’un film de l’événement. « Ok, tu fais partie de la team video ». Pas peu fier, je passe le checkpoint et me pose dans la salle, caméra au poing, convaincu de l’importance de ce qui va advenir ici dans les 2 jours qui viennent. Un grand MERCI à Philippe et l’équipe du tmp/lab !

Sébastien Bourdeauducq est venu présenter les avancées de son projet de plate-forme VJ Milkymist. Il a également mis en place un challenge public dont l’objectif est de casser une protection dans la puce FPGA des cartes qu’il a apportées avec lui.

Avec son exposition des principes et techniques qu’il utilise pour programmer sa propre puce, il fait entrer l’auditoire dans une recherche d’une technicité hors norme. Les FPGA, c’est une technologie récente, les spécialistes sont encore plutôt rares dans la communauté. Seb, lui, en est à sa troisième année d’approche de la question au moment de la conférence, et il déroule dans un anglais rapide et maîtrisé (si ce n’est l’accent ;)), des conseils et explications de haut vol, qui doivent en laisser plus d’un sur le carreau. La concentration de l’auditoire se ressent à l’épaisseur des silences. FPGA, un nouveau monde à découvrir, un de plus.

Seb Bourdeauducq s’est engouffré dans cette voie après avoir récupéré et modifié un logiciel existant, Milkdrop, pour créer une interface VJ à utiliser sur scène lors de concerts. Son interface tout-en-un permet de contrôler différentes sources présentes sur scène, audio, video, y compris les éclairages. Il raconte la genèse de son projet :

Le logiciel libre, l’un des apports les plus reconnus du mouvement hacker, a donné naissance à de nouvelles démarches cherchant à repousser plus loin encore les logiques propriétaires, incarnées dans des brevets. Du logiciel, les hackers sont passés au matériel. Il s’agit désormais de concevoir des objets (informatiques) libres que chacun pourra légalement reproduire et modifier grâce à des licences comparables à celles des logiciels libres. Cette nouvelle conquête commence avec le hardware, le matériel informatique, pour proposer aux utilisateurs des appareils modifiables et reprogrammables.

Le FPGA offre la possibilité à l’utilisateur programmeur de modifier le fonctionnement de son appareil, à condition qu’il soit capable de reprogrammer l’architecture de la puce et/ou le logiciel qui fonctionne dessus. Mais la modification du programme par un utilisateur livré à lui-même peut s’avérer d’une grande complexité, aussi le projet mise-t-il, comme tous les projets libres, sur la constitution d’une communauté de contributeurs expérimentés, travaillant à la mutualisation et la publication des innovations lié à cet appareil, condition sine qua non pour les rendre accessibles au plus grand nombre.

Voici pour 2010. Et depuis, le Milkymist One est sorti :

Pour mieux comprendre l’originalité de ses 3 composants, il faut le regarder par au-dessus :

Le boîtier en lui-même, c’est l’objet libre manufacturé et distribué par Sharism, le Milkymist One. Au coeur, l’objet puce FPGA constitue le projet Milkymist SoC (SoC pour « system on-chip ») dont l’architecture a été programmée par Seb, diffusée sous une licence libre. Enfin, à l’intérieur, le logiciel permettant de générer les effets visuels conçu à partir de Milkdrop : Flickernoise, également programmé par Seb, et également libre.

A l’issue de cette sortie, Seb a multiplié les conférences et workshops Milkymist partout dans le monde, y compris au CCC à Berlin ainsi qu’au festival VJ Vision-R en mai dernier. Je l’ai recontacté récemment pour avoir plus d’infos sur le cheminement de son projet. Au 13 septembre 2011, 35 « early developer kits » avaient été vendus et 2 versions finales. Le succès d’estime ne se dément pas sur Twitter (@milkymistvj), mais Seb ajoute :

 […] Seule une toute petite minorité de personnes – heureusement excellentes – ont rejoint le projet. […] Beaucoup de hacktivistes sont très bavards au sujet du logiciel/matériel libre, mais quand il s’agit de choses un peu plus compliquées qu’un Arduino ou une RepRap, force est de constater qu’il n’y a plus grand monde. […] J’en ai un peu assez qu’il n’y aient que la sécurité et la politique qui comptent, et que le matériel libre se limite à des gadgets style Arduino […]. Maintenant, on a depuis peu un produit plutôt « grand public », et je compte le présenter quasi-uniquement à des rencontres de VJ/artistes […].

Seb espérait un succès fulgurant et plus de ventes. Son projet n’en marque pas moins l’avènement d’un nouveau mode de conception et de distribution des objets, quelque chose comme une forme profane de l’industrie, une alternative populaire, s’inspirant des méthodes standard de production-distribution et les détournant au profit d’utilisateurs qui cessent d’être des consommateurs pour (re)devenir des praticiens. Un nouveau grain de sable dans la machinerie bien huilée de la société de consommation. La production des objets ne sera plus désormais le domaine privilégié des industriels, nous verrons dans les prochains articles consacrés au tmp/lab d’autres manifestations de cette appropriation profane des technologies.

Une impression très nette à l’issue de cet événement : 15 ans après son arrivée en France, le hacking des origines se nomme maintenant  « sécurité informatique », et dans sa partie visible, comme ici une conférence, ses membres se réclament de l’éthical hacking, où la part subversive de leur pratique est restreinte au minimum admissible dans un milieu professionnel : néant. Il n’y a plus de hackers, il y a des experts,  dont certains travaillent pour des clients de grande envergure (banques, gouvernements etc), dont d’autres sont aussi des chercheurs, amenés par leurs recherches à explorer une technique ou une technologie particulières. Des spécialistes dans leur discipline. Un très grand nombre de disciplines (potentiellement autant que de technologies). Une nouvelle version des Jeux Olympiques, où à la limite, il ne sert à rien de demander au coureur de marathon de vous expliquer le saut à la perche : il y a de fortes chances qu’il n’y comprenne pas grand chose. Mais lorsqu’il s’agit de l’esprit sportif, là, tout le monde se comprend.

Autre découverte à FrHack 2009 : le personnage de Richard Stallman. En créant le système GNU puis la Free Software Foundation, Richard Stallman a donné naissance au logiciel libre. Dans de nombreuses conférences à travers le monde, il répète les quatre principes de liberté fondamentale qu’il a énoncés pour protéger les utilisateurs des logiciels (c’est à la fin de ce film. Ce film est par ailleurs une porte d’entrée dans la vidéo interactive : suivez les LIENS EN ROUGE et naviguez dans 1 heure de vidéo) :

Avec une telle déclaration, la communauté du logiciel libre entre ouvertement en lutte contre les pratiques propriétaires au sein de l’industrie logicielle. Alors que chez un grand éditeur comme Microsoft, les logiciels sont distribués sous une forme binaire, où le code source reste inaccessible, un logiciel libre se construit de manière collaborative à partir d’un code source accessible à tous, dès le départ. C’est ainsi que le système Linux est né, lorsqu’un noyau enrichi par une communauté de développeurs entourant Linus Torvalds, s’est associé au système GNU, lui aussi communautaire, et initié par Stallman.

La communauté du logiciel libre est un pur produit hacker, mais les liens initiaux entre hacking et logiciel libre, pourtant évidemment lisibles dans les parcours de Stallman puis Torvalds (tout comme dans celui de Steve Wozniak, concepteur des premiers Apple, et de bien d’autres dinosaures du paysage informatique mondial), tendent à être estompés par le succès planétaire des logiciels libres et leur utilisation quotidienne par des états, des institutions et des grandes entreprises qui échouent systématiquement à reconnaître et assumer un aspect bénéfique dans tout se qui touche de près ou de loin aux pratiques de hacking.

Pour aller plus loin :

Regard de Bughira (conférencier) sur FrHack 2009.

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