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Les yeux carrés

 » Je n’ai absolument aucun moyen de te prouver que je ne suis pas un flic. Je ne peux pas non plus te garantir que ce que je fais ici n’est pas suivi ou surveillé par des flics, d’une manière ou d’une autre. Je n’ai pas de compétence en informatique, si quelqu’un entre dans mon ordi et lit mes mails, je ne sais pas m’en rendre compte. Je sais ce qu’on ressent dans ce genre de situation. J’ai déjà eu des propositions on ne peut plus chelou. »

Je raconte à Philippe l’histoire d’un soi-disant compositeur de musique qui un jour m’a contacté par mail pour me proposer d’être le réalisateur d’un « opéra audiovisuel » spécialement  écrit pour moi. Ben voyons. Un scénario était livré en pièce jointe. J’avais sauté directement à la fin de l’histoire pour découvrir une scène atroce où tous les personnages se faisaient sauter tous ensemble, ils mouraient dans un bain de sang effroyable, tout était gratuit, banal, mal écrit, et affreusement violent. Je crois que le but de cet échange était de tester si j’étais un terroriste en puissance, attiré par le sang et les explosifs. Ou bien m’intimider.

« C’est pas grave », répond Philippe, pris au dépourvu. A ce moment-là, Hackito Ergo Sum en est à sa toute première édition, et les membres du tmp/lab savent bien sûr que la plupart de leurs événements sont suivis et surveillés par les autorités. C’est devenu un jeu entre eux. Moi qui ai tapé à leur porte par curiosité et débarqué ici avec ma caméra en tant que réalisateur indépendant, je peux faire partie des suspects. Discret, sérieux, introverti, je n’ai été ni cool, ni détendu, ni bavard. Je travaillais à comprendre, je voulais bien faire, et j’étais impressionné. Résultat, un peu plus tôt dans la journée, Philippe était passé me voir et avait glissé l’air de rien : « Je sais pas ce que t’en penses, mais ici y’en a quelques uns qui ont des bonnes têtes de keufs. » J’ai immédiatement pris cette remarque pour moi. Comme je voulais absolument interviewer Philippe, j’ai senti qu’il fallait que je fasse mon possible pour clarifier les choses.

Avec cette conférence indépendante, non orientée, organisée par des hackers reconnus, les membres du tmp/lab cherchent à réunir en France, autour des dernières découvertes en vulnérabilités informatiques, des milieux qui ne communiquent pas : les éditeurs de logiciels, les professionnels de la sécurité informatique, les membres de l’underground, les industriels. Ils veulent faire régner l’esprit du full disclosure, car c’est la garantie de leur droit à continuer leur recherche.

Philippe a fini par accepter de se prêter au jeu, mais il aura fallu insister. Nous entamons l’interview. Après une première réponse sur le mouvement des hackerspaces en France, ses ramifications et les fab labs, il écarte plusieurs questions sur la scène française, ses débuts, et me laisse à court. Je décide d’en poser une que j’avais longuement mûrie pour une autre interview :

  • Pour la première fois, des individus ordinaires, souvent issus de la classe moyenne, ont accès à des informations qui les concernent mais qui ne leur sont pas destinées. Dans la société de l’information, c’est une nouvelle répartition des pouvoirs et une nouvelle définition des libertés. Il y aura sans doute des transformations importantes dans l’organisation de la société à venir. Pouvons-nous dores et déjà déceler l’émergence de ces transformations ?

Cette question raconte quelque chose à la fois de Wikileaks et de l’underground informatique. Elle ouvre directement la voie à la thématique de la transparence. Réponse :

Toujours inquiet par la méfiance que j’ai pu déclencher, je cogite. Maintenant que des équipes de télé intègrent les groupes d’intervention de la police pour produire du spectacle, une confusion se fait dans l’inconscient collectif entre grands medias et forces de l’ordre. Conséquence immédiate : la présence d’une caméra dans un congrès de hackers peut être assimilée à une présence policière.

Un peu plus tôt encore, Philippe exposait à l’auditoire le fruit de ses recherches sur le réseau SS7.

Loin de nourrir un projet subversif à l’encontre des état ou de la société dans son ensemble, la communauté hacker continue sans relâche à promouvoir et défendre en premier lieu ses propres intérêts, dès lors qu’ils entrent en conflit avec les pratiques et les lois en vigueur dans leur pays. Dans plusieurs domaines (comme la neutralité du net), ces intérêts coïncident avec l’intérêt général, d’où la curiosité grandissante du corps social à l’encontre des hackers. Cette promotion active trouve son aboutissement dans une nouvelle forme de militantisme, le hacktivisme. Il y a beaucoup à faire pour amener les consciences vers un monde où le hacking, présenté comme un « usage créatif et ludique des nouvelles technologies » selon la formule du tmp/lab, serait légal. Il y a beaucoup à faire, mais beaucoup, déjà, a été fait.

Et puis un an passe, et c’est le gendarme Eric Freyssinet qui ouvre la conférence Hackito Ergo Sum 2011. Cette histoire de présence policière continue de mettre la pression sur la scène français, alors que l’engouement populaire pour le hacking grandit, se démocratise et se banalise.

Pour aller plus loin

Les hackerlands, petits frères des hackerspaces. Conférence de Philippe Langlois au Tetalab. (j’y ai trouvé la formule qui sert de titre à cet article).

Le faux club de pirates des services de renseignement (passage « Quand le contre-espionnage diabolisait les hackers »)

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Par une nuit sans lune

Retour à la case départ. 2008. A l’époque, je vivais la nuit. J’écrivais et je surfais.  Cette nuit-là, je suis tombé sur ça :

Source : NoPeace

Choc. Une recette de bombe, disponible comme ça, sur Internet. Fascination instantanée. Un texte incroyablement long, du html simple, et qui parlait un peu plus bas du codage de fichiers .bat sous MS-DOS et d’un tas d’autres trucs très techniques et incompréhensibles. En fait, la partie bombe n’était qu’un élément isolé dans un ensemble beaucoup plus vaste, traitant essentiellement d’informatique, mais de manière profane, empirique et visiblement, amateur.

En modifiant l’adresse dans mon navigateur, je remonte d’un dossier et tombe sur une arborescence entière de dossiers nus aux noms imagés. Chaque dossier contient différents textes, parfois en format .txt, parfois en html, il y a là tout un corpus dont je n’ai jamais entendu parler. En les parcourant, je découvre les ezines hacker de la scène française, américaine et canadienne. Mélanges de billets d’humeurs, de descriptifs et de tutoriaux techniques, parfois accompagnés de programmes prêt à l’emploi. Ni une, ni deux, j’ouvre Site Sucker et j’aspire le tout.

Source : Cryptel

Etudier ce corpus m’occupe un paquet d’heures, saisir pourquoi on y trouve des cours d’assembleur, saisir la logique des hacks employés à l’époque des premiers Windows et de l’arrivée d’Internet, découvrir que le Minitel, déjà, avait été un terrain de jeu, rencontrer l’esprit hacker, fouiller les textes pour repérer des incontournables, découvrir des figures, des auteurs anonymes et leurs histoires hallucinantes, entre exploration cybernétique, échanges dans les réseaux planétaires, infiltration par les services secrets, paranoïa irrépressible, les ingrédients d’un polar ou d’un western communautaire apparaissent autour de cet événement alors méconnu : l’émergence d’une scène hacker en France au milieu des années 90. Un western dont les protagonistes auraient eu à l’époque, à la louche, de 15 à 40 ans ?

De ezine en ezine, la scène se dessine autour de noeuds essentiels : Cryptel (1999), Phrack (l’origine américaine, depuis 1985), et bientôt N0 Way. Le premier ezine français.

Source : N0 Way

1994, coup d’éclat : sous le pseudo de NeurAlien, un auteur anonyme publie trois numéros de N0 Way, le premier e-zine hacker français. Ses lecteurs découvrent les techniques américaines de piratage, ainsi que des articles sur la cyberculture. Le monde des réseaux télécoms apparaît tout à coup comme un vaste terrain de jeu : le cyberespace. Les hackers français, qui ont fait leurs armes sur le Minitel, sont littéralement éblouis par les possibilités offertes par l’arrivée d’Internet.

Je lis N0 Way de A à Z. 4 numéros. Le 4ème est-il authentique ? NeurAlien n’y est plus. Tout s’est passé dans l’année 1994. Apparition et disparition de N0 Way et NeurAlien (la plupart des ezines ont fini ainsi, au bout de quelques numéros, plus de traces). Naissance d’une scène, et d’une légende.

Source : Cleozine

Qui sont-ils ? Que sont-ils devenus ? Pourquoi cette scène est-elle restée inconnue du grand public ? Comment le hacking peut-il avoir déclenché autant de passion et d’énergie au sein d’une petite communauté, et cela malgré les interdictions et arrestations répétées ? En 2011, des éléments de réponse ont fait leur apparition. Une question de pouvoir. L’avènement de la société de l’information. La transformation des rapports de force entre états, entreprises et individus. Les privatisations de pans entiers de la société. Les menaces sur la vie privée. La guerre économique. La cyberguerre. Les hackers sont les premiers à s’être penchés sur ces questions dont ils avaient l’intuition. Ils ont pris sur la société civile et ses gouvernants, une quinzaine d’années d’avance.

Que faisaient-ils donc, il y a quinze ans, de si répréhensible, de si subversif ? Réponse dans les ezines, sur la toile.

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